1939: Papa venait de recevoir un camion Citroën noir avec plein de belles étagères, et je me souviens de l'avoir vu démonter tout ça parce qu'il était réquisitionné. Pour la petite histoire, sachez que les Allemands ont trouvé des hectares de camions militaires sur cales en région parisienne en juin 1940.
1940: Dans le moulin de Traonlez, j'ai vu des soldats anglais en attente d'embarquement avec leurs casques comme celui de Don Quichotte. Puis les chasseurs alpins et leurs immenses bérets qui revenaient de l'expédition de Narvik en Norvège. Trois officiers avaient fait venir leurs femmes depuis les Alpes, et les soldats ont curé l'étang à la brouette.
Papa est revenu de la drôle de guerre, avec les jumeaux nouveaux-nés. Les pères de 4 enfants n'étaient pas mobilisables. Il y avait de l'électricité au moulin; il fallait sortir dans la cour, tourner la vanne pour amener l'eau à la turbine. La tension était réglée à l'œil suivant la couleur de la lampe à filament de carbone placée derrière la fenêtre, pas de régulation, donc interdiction d'allumer et surtout d'éteindre dans la maison, et naturellement, il fallait ressortir pour l'extinction des feux... Donc électricité et poste de radio (50x30x30 cm) "ici Londres, les Français parlent aux Français, baissez vos postes, baissez vos postes..." c'était un grand moment de silence et d'attention.
J'ai quitté Traonlez pour le Restic quand papa a repris la ferme de son père. École à pieds en galoches à Lambezellec, puis retour à Bohars pour cause d'occupation de l'école de Lambe par les Allemands. D'abord à l'école publique, là où est la mairie, quand les écoliers de la Croix Rouge passaient devant le portail, nous faisions "croah, croah !!" et ils répondaient "laïque, que, que, laïque ma queue !!!", et puis j'ai changé de camp au milieu de l'année en rejoignant la classe de la petite chapelle au bas du bourg, et, naturellement, de slogan...
Nous étions au moins 40 dans la classe, il y avait une séparation juste devant l'autel, on était mis au piquet derrière, près du tombeau de l'amiral de Penfentonio. Discipline d'un autre âge: "ceux qui ont plus de 5 fautes, debout sur le banc" et le maître passait dans l'allée centrale pour cingler les mollets. Il y avait aussi: "les bras en croix" avec un morceau de craie sur le dos de la main; quand les bras fléchissaient, ils étaient remontés à coup de règle par dessous, plus classique 4 doigts en bouquet tournés vers le haut pour accueillir les coups de règle... Naturellement porte-plume sergent major et encrier d'encre violette.
Un souvenir cocasse: ma cousine Guiguitte est allée une fois à l'école avec sa poule rousse apprivoisée dans les bras. Plusieurs copains de la Villette montaient sur les tampons du dernier wagon du petit train Bohars, le Rufa, le pont de la brasserie. Le train s'arrêtait parfois au Traonlez, mémé arrêtait la locomotive avec une bouteille de vin échangée contre 3 ou 4 briquettes de charbon.
C'était aussi un jeu de mettre des petits cailloux sur le rail pour faire de la farine et même une pièce de 2 centimes pour doubler ou tripler sa surface. L'avant de mes galoches était renforcé par un morceau de couvercle de cirage "Lion Noir". Et il y a eu les bombardements de la RAF contre le Scharnhorst et le Gneisenau ou la base sous-marine. Mémé avait peur des bombes soufflantes; elle poussait le lit dans le coin, et j'avais le couvercle du seau hygiénique sur la tête tant qu'on entendait les avions...
Je suis allé plusieurs fois avec mémé porter une grande marmite de soupe aux prisonniers marocains qui travaillaient à la carrière du Rufa.
En 1942, il y a eu le baptême de mes frères jumeaux. J'ai sonné la petite cloche, Louis Appere et le grand Louis Bloas s'occupaient des grosses et décollaient du sol. Un des parrains, Yves LeRoy, venait d'être libéré en tant que marin et Breton, Jean Guivarc'h était gendarme à Ploudalmezeau où, le soir, en civil et à vélo, il allait prévenir les gens: "Je reviens demain en uniforme prendre ton fils pour le STO" (Service du Travail Obligatoire) direction l'Allemagne. Les parrains étaient un peu éméchés quand le soir, nous sommes revenus en charrette. Je suppose que mémé avait servi du Seneclauze, 340 litres mis en bouteille en 1939, il en restait encore beaucoup sous un tas de paille au RDC du moulin.
J'ai quitté ma demi-pension au Traon-Lez en juin 1944, pour aller au Restic. Je passais par le Rufa et le sentier du Fransoc.